Prisons (2/6)

Bref historique du système carcéral

Pendant très longtemps, la prison n'a pas servi à punir, mais à garder, durant quelques jours à quelques mois, des accusés en attente de leur jugement. L'enfermement en tant que méthode de contrôle et de coercition des populations pauvres n'est apparue qu'à partir du XVIIème siècle. Mais ce n'est que deux siècles plus tard que le système carcéral moderne a vraiment commencé à se répandre, partant de l'Angleterre, punissant la délinquance par des peines d'enfermement plus ou moins longs.

A la même époque, en Europe occidentale, les usines commencent à fleurir: c'est la révolution industrielle. Et si l'apparition de ces prisons et celle des usines ont été contemporaines, ce n'est certainement pas un hasard ; elles sont toutes deux liées à la genèse du capitalisme. Dans un autre texte, nous avons résumé un chapitre du Capital de Karl Marx: L'Accumulation primitive.

Cette accumulation, processus initial et cyclique du capitalisme colonial, consiste en l'accaparement plus ou moins violent des ressources d'un pays ou d'une société par un clan, une élite locale ou étrangère. La majeure partie de la population est alors appauvrie et rendue dépendante de la minorité qui possède les ressources essentielles à la survie. C'est ainsi que la pauvreté fut inventée, ce que Marx appelait “le prolétariat sans feu ni lieu”.

Mais la "création du prolétariat sans feu ni lieu [...] allait nécessairement plus vite que son absorption par les manufactures naissantes. [...] Il en sortit donc une masse de mendiants, de voleurs, de vagabonds."1 Fut rédigée une législation morbide contre le vagabondage, incluant l'emprisonnement, la torture, le marquage au fer rouge, l'esclavage, et la peine de mort pour les récidivistes ne voulant ou ne trouvant pas de travail, ou que "personne ne voulait prendre à son service". Sous le seul règne d'Henri VIII, 72.000 mendiants furent exécutés. Sous le règne d'Elisabeth, 300 à 400 par année furent pendus.1

"C'est ainsi que la population des campagnes, violemment expropriée et réduite au vagabondage, a été rompue à la discipline qu'exige le système du salariat par des lois d'un terrorisme grotesque, par le fouet, la marque au fer rouge, la torture et l'esclavage."1

Ce phénomène de création puis de criminalisation de la pauvreté nous ramène évidemment à la crise économique actuelle, avec l'adoption de lois anti-pauvres: l'interdiction récente de fouiller les poubelles, ou de la mendicité dans certains lieux publics, en sont des exemples flagrants. Car pour enfermer (exclure) une catégorie sociale entière, quoi de plus efficace que de criminaliser ses pratiques?

Dernier recours pour se débarrasser des déviants de toute sorte (délinquants, fous, malades, orphelins, vagabonds, prostituées, etc.), la prison a évolué au fil du temps pour devenir une institution disciplinaire, “son organisation visant un contrôle total du prisonnier par une surveillance discrète de tous les instants” 2. Ce nouveau modèle carcéral trouve son illustration la plus aboutie dans le panoptique du philanthrope anglais Jeremy Bentham (fin du XVIIIème siècle).

“L'objectif de la structure panoptique est de permettre à un individu, logé dans une tour centrale, d'observer tous les prisonniers, enfermés dans des cellules individuelles autour de la tour, sans que ceux-ci puissent savoir s'ils sont observés.” En 1975, dans son livre Surveiller et punir, Michel Foucault en fait le modèle abstrait d'une société disciplinaire. Il observe que les écoles, les usines, les hôpitaux et les casernes sont construits sur le modèle des prisons, ainsi habituant la société dans son ensemble à la surveillance invisible. Enfin, cette surveillance est directement au service de la discipline qu'exige l'exploitation salariale.

En 2012, difficile de nier la réalité de la surveillance généralisée: prélèvements ADN, fichiers informatiques, vidéo-surveillance, cartes de crédit, téléphones portables, puces RFID... C'est ainsi que nous nous habituons peu à peu à la surveillance au travail, et ailleurs (ce qu'il en reste, de cet "ailleurs").

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