Le Progrès

Nous l'avons vu, le travail est forcé. Mais nous le savons déjà tous. Nous sommes au courant que pour avoir ne serait-ce qu'un toit et de la nourriture, nous devons trouver un job, aussi ingrat soit-il. Faire quelquechose par obligation, quelle plaie! Les enfants qui traînent des pieds en se rendant à l'école ne diront pas le contraire. Mais agir par responsabilité, pour une cause plus grande...

Alors afin de nous dissimuler cette obligation objectivement injuste, de la minimiser ou simplement nous la faire accepter plus facilement, nous sommes constamment rappelés de l'impératif moral du travail: il faut participer à la société.

Et nous accueillons cette idéologie du travail les bras ouverts, car elle donne sens à notre vie. Elle nous rappelle que ce petit job insignifiant et en apparence futile ne nous sert pas simplement à survivre, mais fait partie d'un tout, qu'on appelle société, et participer à cette société est un but respectable.

Participer à la société, c'est participer à son avancement, à sa lente marche en direction d'un avenir meilleur, plus juste et plus excitant. Ce qui nous amène à une autre idéologie, ô combien liée à celle du travail et même nécessaire à celle-ci: l'idéologie du Progrès.

Le progrès est une aspiration d'ensemble de la société et du monde du travail, mais sa simple idée joue aussi un rôle concret, dans la justification entre autres des “mutations économiques” (abandon de l'industrie, par exemple, et formation d'une armée d'ingénieurs informatiques).

Comme justification du travail, de ses formes, de ses choix de production et de ses pollutions, le progrès est une idéologie à disséquer.

L'idéologie du progrès technique

Une des meilleures sources à ce sujet est la brochure des Renseignements Généreux intitulée “Les illusions du progrès technique”. Le texte est trop long pour être inclus dans ce chapitre, mais sa lecture est vivement recommandée.

Toutefois, un résumé des idées développées dans ce document peut se trouver dans une autre de leurs brochures: “Les argumentocs. Comment répondre aux lieux communs de la croissance et du progrès?”

Début de citation:

Non, nous ne rejetons pas toute science, tout progrès, toute technologie. Qui pourrait rejeter la science en tant que méthode de « recherche et d'acquisition de connaissances sur les objets et le monde qui nous entoure » 1 ?

En revanche, nous rejetons ce qui motive l'essentiel de la recherche scientifique actuelle et ses applications technologiques : la course aux profits industriels et à la puissance militaire. Nous rejetons cette course parce qu'elle est :

  • irresponsable : elle néglige ses conséquences sociales, écologiques et économiques. Cette irresponsabilité s'exprime à travers l'indifférence aux dégradations des relations humaines, aux inégalités sociales, à la perte d'autonomie des individus, à l'épuisement des ressources naturelles, à l'exploitation sauvage des pays du Sud, à la destruction de la biodiversité, à la pollution généralisée et aux maladies qui l'accompagnent, etc.
  • obscurantiste 2 : nous utilisons chaque jour un grand nombre d’objets techniques sans connaître l'origine exacte des matières qui constituent ces objets, leurs processus de fabrication et de diffusion, le travail humain que cela représente, son réel effet social et environnemental. La publicité est le premier vecteur de cet obscurantisme. 3
  • oligarchique : les moyens et les choix des orientations de la recherche scientifique sont concentrés dans les mains de L'Etat et des grandes entreprises.

C'est pourquoi il est urgent d'interroger, partout où nous le pouvons, la réalité sociale des progrès techniques. A qui profitent les nouvelles technologies ? Qui décide d’octroyer des fonds sur telle ou telle recherche technologique ? Pourquoi tel sujet plutôt qu'un autre ? Qui pèse le pour et le contre de chaque technologie : son utilité sociale, ses bénéficiaires, son coût réel du point de vue de la santé humaine, des relations sociales, des effets écologiques ? Qui reconstitue rationnellement la chaîne d'implications qu'entraînent la production, l'utilisation et le devenir -une fois usagé- de toute technologie ? Élucider ces questions permet de prendre conscience combien la plupart des progrès techniques ne sont pas des progrès sociaux.

Fin de citation.

« Vous êtes contre le Progrès, donc contre le développement économique, donc contre l'emploi ! »

Ce lieu commun est le septième listé dans la brochure "Argumentocs", voici comment y répondent les auteurs:

Début de citation:

La quasi-totalité des élus et des industriels nous présentent sans cesse l'équation suivante :
recherche technologique = innovation = compétitivité = croissance = emploi.

Dans une société de chômage et de précarité, l'emploi est un ''mot-magique'' qui permet de justifier tous les injustifiables. Industries nuisibles à l'environnement et la santé ? Qu'importe pourvu qu'on ait l'emploi. Fabrication de machines-à-contrôler (biométrie, videosurveillance, RFID...) et de machines-à- détruire (armes, explosifs...) ? Qu'importe pourvu qu'on ait l'emploi. Destruction physique et morale des ''ressources humaines'' (dépressions, accidents du travail, stress, cancers, etc.) ? Qu'importe pourvu qu'on ait l'emploi. Pillage des biens communs au profit d'intérêts privés (captages d'eau, avantages fiscaux, subventions publiques, etc.) ? Qu'importe pourvu qu'on ait l'emploi.

Nous refusons ce chantage à l'emploi parce qu'il occulte les questions fondamentales : quels emplois ? Pour produire quoi ? Au profit de qui ? Avec quelles conséquences ? Pour quelle utilité sociale ? Qui doit décider de l'organisation du travail et de ses conditions ? Que doit-on produire, quels sont les besoins qui doivent être comblés ? Selon quels critères ? Peut-il y avoir d'autres motivations pour un travailleur que la hiérarchie des salaires et des pouvoirs ? Quelle société pouvons-nous et voulons-nous construire ?

De plus, nous refusons ce chantage à l'emploi parce qu'il est mensonger. Depuis trente ans, la croissance et l'innovation nous sont présentées comme la condition sine qua non du plein emploi. Depuis trente ans, le chômage n'a fait qu'augmenter. Comme le dit l'association Berlinoise des Chômeurs Heureux, « Si le chômage existe, c'est précisément parce que le but du travail est de gagner de l'argent, non d'être utile socialement. » 4

Enfin, nous refusons ce chantage à l'emploi parce que nous refusons d'être de simples rouages de la machine économique, accomplissant des tâches toujours plus spécialisées et répétitives, dans un cadre de plus en plus hiérarchisé et stressant, avec des relations de travail faites d'individualisme, de compétition, d'hypocrisie et d'arrivisme. Nous refusons d'enrichir des industriels en détruisant notre santé et notre environnement. Nous refusons cette course à l'emploi sans réflexion sur les conséquences de ce que nous produisons. Nos vies et l'avenir de nos enfants sont plus importants que nos emplois.

Fin de citation.

Le travail amène-t-il le progrès?

Avec les auteurs des brochures citées précédemment, nous affirmons qu'à l'heure actuelle nous prônons le progrès social plutôt que le progrès technique, bien moins urgent.

Le travail saura-t-il amener ce progrès? Mettra-t-il fin aux guerres, à la faim dans le monde, à la pollution, à l'exploitation de l'homme par l'homme? Permettons-nous d'en douter.

La démocratie et la paix? Les entreprises n'en sont ni des modèles ni des apôtres. Leur but n'est évidemment pas le progrès social, mais la maximisation des profits.

Même si l'objectif était le progrès social, comment construire un monde de paix et de partage en travaillant dans des environnements hiérarchisés et violents? La fin ne justifie pas les moyens. Ce n'est pas en semant des carottes qu'on récoltera des patates.

***

Le travail humain, en Occident, est supprimé massivement par les machines et les ordinateurs depuis plusieurs dizaines d'années. Il n'a certes jamais été autre chose qu'une marchandise pour le capital. Mais ce qui a changé au stade actuel du "progrès" technologique, c'est que l'accumulation d'argent exige moins d'humains à exploiter qu'avant. Il faut se mettre dans la tête que le capitalisme ne peut plus créer assez d'emplois pour tous. Et reconnaître qu'en plus, ceux qu'il crée encore péniblement sont de plus en plus vides, déconnectés de nos besoins fondamentaux.

Appel de Raspail, Comité Pour la Désindustrialisation du Monde, mars 2006


Illustrations: Sylvain Florin (Renseignements généreux). Sources ici et ici.

  • 1. Définition du mot science sur l'encyclopédie Wikipédia
  • 2. “Obscurantisme: attitude d'opposition à la diffusion du savoir, dans quelque domaine que ce soit. Un obscurantiste est une personne qui prône et défend une attitude de négation du savoir (refuser de reconnaître pour vraies des choses qui devraient l'être), ou de restriction dans la diffusion d'une connaissance.” extrait de l'encyclopédie Wikipédia
  • 3. cf. brochure Publicité : la conquête de notre imaginaire, Les renseignements généreux
  • 4. Manifeste des chômeurs heureux, Texte collectif traduit de l'allemand