Dissonance cognitive

Quand j'ai pris la décision de m'organiser pour quitter le monde du travail, je l'ai mal vécu. Les craintes, la solitude, et la culpabilité m'ont accompagné durant de longues semaines. J'ai alors cherché du soutien dans mon entourage, notamment auprès de personnes ayant souffert du travail.

A ma surprise, ce sont justement les personnes qui ont le plus trinqué au travail, qui ont été les plus critiques envers ma décision. J'ai eu du mal à le comprendre, et à l'accepter.

Certaines souffraient des maladies dûes à leur travail, ont connu le harcèlement, le stress, la solitude, l'ennui, et autres plaies, pendant parfois des décennies. Elles m'ont dit que le travail rend libre, que c'est par lui qu'on participe à faire progresser la société. C'est grâce au travail qu'on s'épanouit, et qu'on se socialise. Comment peut-il exister dans l'esprit de ces personnes un tel écart entre leur vécu réel, et leurs propos idéalisés du travail? C'est alors qu'un jour, je suis tombé sur un article au titre mystérieux: Des graves inconvénients de la bonne conscience, ou la théorie de la tendance à la réduction de la dissonance cognitive1.

Théorie de la dissonance cognitive

Ce texte est basé sur l'article cité1, dont je recommande la lecture, et emprunte quelques éléments à l'article Wikipedia sur la dissonance cognitive2.

L'idée centrale est la suivante: "lorsqu’un élément cognitif a beaucoup coûté pour être acquis, ou lorsqu’il coûte beaucoup à conserver en face d’un nouvel élément cognitif, plutôt que de l’abandonner, on change celui qui le contredit."1

Cette idée est la conséquence d'une théorie psychologique parue en 1957 dans le livre "A theory of cognitive dissonance", par Leon Festinger.

"Selon cette théorie, l'individu en présence de cognitions (« connaissances, opinions ou croyances sur l’environnement, sur soi ou sur son propre comportement ») incompatibles entre elles, éprouve un état de tension désagréable : c'est l'état de « dissonance cognitive ». Dès lors, cet individu mettra en œuvre des stratégies inconscientes visant à restaurer un équilibre cognitif. Ces stratégies sont appelées « modes de réduction de la dissonance cognitive »."2

De nombreuses stratégies de réduction de la dissonance ont été découvertes, dont on peut donner quelques exemples.

Dans l'antique fable d'Esope, Le renard et les raisins, un renard affamé aperçoit une belle grappe de raisins qu'il veut alors cueillir pour manger. Mais elle est trop haut perchée, et il ne peut l'atteindre. Déçu et en colère, il s'en va en se disant que de toute façon ces raisins étaient trop verts. Cette histoire suit le schéma suivant: désir d'un objet, découverte de l'impossibilité de l'obtenir, puis réduction de la dissonance en critiquant l'objet.

M. Festinger a eu l'opportunité en 1954 de mettre à l'épreuve sa théorie. Il étudia une secte millénariste qui avait prévu la fin du monde pour une date très proche. Au jour J, le monde était encore là, en contradiction totale avec la prédiction. Mais certains membres de la secte, les plus engagés, ne renoncèrent point à leur croyance, durement acquise. Plutôt, il la transformèrent en se disant qu'ils avaient sauvé la planète grâce à leurs prières.

Exemples de dissonance cognitive dans le monde du travail

"Madame Martin n’est pas une femme de ménage, c’est une technicienne de surface"

"Cet emploi n’est pas précaire, il est flexible."

"Je passe mes journées devant un écran d'ordinateur, et mes soirées devant une télévision. Mon travail est un moyen de reconnaissance sociale."

"Le travail permet de s'épanouir dans la vie de tout les jours, en faisant chaque jour la même chose, sous les ordres de quelqu'un."

"Je me sens utile dans mon travail. Je travaille chez Dassault."

"Je suis publicitaire, ce qui me permet d'avoir un travail créatif."

"Le travail est un lieu de rencontre où l'on peut rencontrer du monde et des amis. Mais on ne peut pas parler de n'importe quoi, avec n'importe qui, pendant trop longtemps."

"Le travail est un moyen de mieux vivre par la rénumération qu'il nous apporte et ainsi montrer aux autres notre réussite. Mon salaire stagne depuis des années tandis que mon loyer augmente sans cesse."

"Le travail répond aux besoins physiologiques car il permet de se nourrir et d'avoir le confort necessaire. Je consacre ma vie entière au travail."

"Etre contraint, pour tenir les délais, de ne pas être trop regardant sur la qualité, alors que l’on a été élevé dans la valorisation du travail bien fait."

"Le travail est bon pour le moral, car grâce à lui j'oublie tous mes tracas."

La cerise sur le gâteau de l'absurde:

"On travaille toujours pour les autres – et c’est sans doute un des aspects les plus exigeants du travail. Celui pour qui l’intérêt des autres n’est pas un plaisir ou une valeur travaillera toujours à contrecœur, avec rancune ou aigreur." 3 / "Pour payer mon loyer, je loue mon temps, ma vie, à un patron, qui dispose de moi à sa guise, afin de satisfaire ses clients et augmenter le profit de son entreprise, quitte à porter atteinte à l'environnement et à la société dans son ensemble." Sacrée dissonance! Comment la réduirons-nous?

Investissement et engagement personnel

Revenons un instant à l'étude de la secte millénariste qui a sauvé le monde en priant. Le jour de l'Apocalypse Qui N'Est Pas Venu, certains membres ont quitté la secte, d'autres s'en sont légèrement éloignés, tandis que d'autres ont renforcé leur engagement et leur foi. Pourquoi ces différences?

Dans les faits, plus les membres étaient proches du prophète, plus ils avaient investis de temps, d'énergie et de foi, plus ils s'activèrent par la suite pour diffuser leurs croyances. Ils réduisaient la dissonance "La prophétie ne s'est pas accomplie" / "Cela fait des années que j'y crois" en éliminant la première proposition.

"La colossale énergie mentale nécessaire pour supprimer, à l’intérieur d’eux-mêmes, la colossale dissonance cognitive était telle qu’elle se transformait, à l’extérieur d’eux-mêmes, en prosélytisme frénétique."1

De manière générale, plus l'investissement et l'engagement de la personne lui ont coûté, moins elle est prête à y renoncer.

Du bizutage dans les grandes écoles aux camps d'entraînement de la Légion étrangère, l'humiliation subie se transforme trop souvent en attachement à l'institution.

Lorsque nous nous lançons dans une direction donnée qui recquiert de nous de nombreux efforts et sacrifices, si jamais des éléments viendraient à contredire nos choix, nous les rejetterons plutôt que d'admettre que nous avons souffert pour rien.

Enfin, lorsque nous nous retrouvons face à un choix difficile, nous avons tendance à vouloir justifier notre décision coûte que coûte, quitte à oublier certaines conséquences, afin de nous persuader nous-mêmes d'avoir fait le bon choix.

Si j'ai travaillé pendant vingt ans dans le nucléaire, comment vais-je accueillir l'accident de Fukushima? Vais-je remettre en cause vingt ans de sacrifices et d'efforts, et me dire que je me suis trompé? Ou vais-je chercher des jusifications à mon comportement, comme la soi-disant "propreté" du nucléaire?

L'implication quotidienne, durant des années, au travail rend la sortie de ce monde extrêmement pénible. Les humiliations subies, le temps perdu, la vie personnelle et familiale sacrifiée, tout ça ne peut pas avoir été en vain. Le travail ne peut que être une bonne chose.

Apprentissage contre rééducation

La rectification d'idées acquises est plus pénible pour un individu que l'apprentissage d'idées nouvelles pour lesquelles il ne possède pas encore de modèle.

Les exemples abondent dans l'histoire : héliocentrisme / géocentrisme, darwinisme / créationnisme, etc.

De ce fait, la manière la plus efficace d'imposer une idée est de l'implanter dès la plus tendre jeunesse, avant que d'autres idées ne puissent s'implanter. Ces dernières seront alors admises plus difficilement, car elles impliqueront que l'idée primitive doit être rejetée, au prix d'une certaine douleur psychique.

Pour revenir au travail, ce processus est tout à fait clair. La maternelle, l'école, les études ne sont qu'autant d'étapes préparatoires au monde professionnel.

Quand on lutte idéologiquement contre le travail, on se heurte à des conditionnements subis depuis la naissance. Ce n'est pas rien. Mais le mur peut et doit tomber.

Existe-t-il un vaccin?

D'après notre article de référence1, il s'agit d'abord de ne pas se laisser séduire. Une absurdité semble plus crédible lorsqu'elle vient:
- d'une personne que l'on aime ou que l'on admire,
- d'un grand nombre de personnes,
- d'une autorité ou d'un expert,
- d'un bon conteur,
- d'une institution.

Ensuite : soumettre ce que les autres pensent, et surtout ce que l’on pense soi, à une critique résolue.

Enfin, tenter d’oublier ce qu’un élément cognitif a coûté pour l’acquérir, ou pour le conserver, et ne considérer que le coût, ou le profit, de son abandon!