Apprendre à aimer... et s'en aller!

Le travail n'est pas la seule activité centrale dans notre vie: il y a aussi l'amour. Les deux ont parfois du mal à faire ménage ensemble et l'un aimerait bien éjecter l'autre de notre vie. Pour de bon.

Bien plus qu'un collègue...

"On travaillait ensemble et j'étais dingue de lui. Je savais que Matthias aussi m'aimait bien, mais je résistais car je ne voulais pas mélanger le sexe et le travail. Un soir, nous étions tous les deux restés tard au bureau pour boucler un dossier urgent. Une fois notre travail terminé, il m'a proposé de me raccompagner... Classique ! Dans l'ascenseur, il y a eu des petits frôlements... et forcément, on a craqué ! Direction mon bureau pour une partie de jambes en l'air mémorable. Qui ne fut pas la dernière, soit dit en passant. L'interdit, le risque de se faire surprendre, le poids du désir contenu pendant des mois... Tout cela nous excitait encore plus."

Françoise, 38 ans, assistante de direction

"Nous prenions l'apéro entre collègues et Eric s’est proposé de me raccompagner. "Si je te ramène, on fait l’amour", m'a-t-il dit. Il m'a ramenée mais il n'a rien tenté. Quelques jours plus tard, nous étions en train de discuter dans mon bureau. Le temps filait, nous ne nous sommes pas rendu compte qu'il était déjà... 23h ! Il me demande alors : "Bon, qu’est-ce qu’on fait ?". Et sans me laisser le temps de répondre, il me couche sur mon bureau et commence à me faire l'amour. Ce fut un feu d’artifices de sensations. Après ça, il m’a avoué qu’il ne voulait pas d’une histoire d’un soir, et souhaitait aller plus loin. Très étonnant pour un homme ! Moi, je ne voulais pas m'engager. Je lui ai expliqué, et il a accusé le coup. Eric m'a ainsi amenée à reconsidérer la gente masculine : finalement, tous les mecs ne sont pas à la recherche d'un coup d'un soir. Certains sont sérieux, romantiques et même prêts à s'engager !"

Valérie, 30 ans, chargée de communication

Source: Au Féminin

Sexy, le monde de l'entreprise! Et pour vous et moi, pour la masse des gens qui bossent, la réalité est-elle similaire à ces "parties de jambes en l'air mémorables" entre directeurs et assistantes ambitieuses?

Coup de mou

En réalité, quand nous travaillons notre vie sexuelle en pâtit terriblement. Des horaires qui s'allongent, la fatigue chronique, le mal de crâne, parfois l'odeur 1, nous compliquent sacrément la tâche dans ce domaine, c'est le moins que l'on puisse dire. Toutefois, après une bonne nuit de repos, il peut s'éveiller en nous une énergie et un désir irrésistibles... mais quand le réveil sonne, il n'y a aucun temps à perdre!

Dans notre travail, nous sommes rarement valorisé-e-s, ce qui ne fait rien pour notre confiance. La routine et l'ennui tuent le désir, l'envie et la créativité. Les rapports professionnels de subordination/domination et l'agressivité sur le lieu de travail attaquent sérieusement notre ouverture et notre tendresse naturelles. L'éloignement de nos proches, que nous n'avons plus le temps de voir, et l'angoisse des lendemains difficiles 2 affermissent nos coeurs et relèguent l'Amour au second plan derrière une longue liste de priorités: trouver un travail, le garder, économiser, se divertir, payer ses impôts, faire ses courses, etc.

A propos du culte de la performance, de la rapidité et du zéro-défaut, oici ce qu'écrit Patrick Légeron, psychiatre à l'hôpital Sainte-Anne, dans son livre intitulé Le Stress au travail:

La contrainte que génère l'obligation de dépassement dans le travail conduit à une "anxiété de performance", notion bien étudiée en psychologie. L'anxiété de performance se retrouve dans des domaines aussi variés que le sport ou l'acte sexuel. Ainsi, beaucoup de troubles de la fonction sexuelle chez l'homme sont liés à un désir de performance qui envahit l'esprit et finit par générer une anxiété et un stress tels que l'échec est assuré. C'est-à-dire que plus on se dit: "il faut que je réussisse!", moins on a de chance d'y arriver.

Les sexologues savent bien comment peuvent se pérenniser durablement chez l'homme les troubles de l'érection. A la suite d'une "panne sexuelle" anodine s'installe dans l'esprit une obsession quasi permanente à chaque acte sexuel : "je dois y arriver". Le niveau de stress ainsi sollicité par l'exigence absolue de performance à laquelle le sujet se contraint lui-même lui fait finalement perdre ses moyens. La fois suivante, il renouvelle de façon identique, voire plus intense cette attitude de performance avec le même résultat négatif. L'une des formes les plus efficaces de psychothérapie consiste alors à aider la personne à abandonner un tel raisonnement. Pour cela, une consigne stricte : n'avoir aucune érection pendant les actes sexuels, cela durant quelques semaines. Cette prescription paradoxale a pour effet de diminuer la pression psychologique, de sorte que, moins exigeant avec lui-même, l'individu retrouve avec surprise une érection spontanée, jusque-là inhibée.

Il est sans doute incongru d'établir une totale analogie entre l'acte sexuel et la réalisation d'une tâche professionnelle. Néanmoins, bien souvent aussi, on constate que, dans le monde du travail, trop de performance tue la performance.

Aimer?

Hélas, le problème est plus large que celui des pannes sexuelles. Aujourd'hui, c'est notre capacité à aimer, tout simplement, qui est entamée. On le voit bien car pour beaucoup d'entre nous, nos efforts s'inscrivent plus dans la volonté de nous faire aimer, que dans celle d'aimer.

Et pour trouver la personne qui nous aimera, nous apprenons à nous vendre tels des marchandises, comme dans les entretiens d'embauche. Cette mise en concurrence sur le marché de l'amour est caricatural sur les sites de rencontre en ligne, mais le fonctionnement est le même dans les lieux de rencontre classiques. Il s'agit d'exhiber un bel emballage de qualités, que l'on pourra échanger contre un emballage de valeur similaire, en espérant réaliser une bonne affaire, c'est-à-dire séduire quelqu'un de qualité légèrement supérieure (bien présenté-é, bien payé-e, confiant-e).

Mais la loi de la concurrence a le même effet final que sur tous les autres marchés: la tendance à l'uniformisation. Car dans une situation concurrentielle, la qualité des produits est tirée vers le bas, la créativité et la prise de risque minimales. Nous préférons nous inspirer de ce qui fonctionne déjà, quitte à copier. Nombreux sont les secteurs totalement conformisés: l'immobilier, la téléphonie mobile, l'habillement... En nous mettant en concurrence sur l'hypermarché du cul, nous tendons à tous devenir les mêmes. Comment tomber amoureu-x-se d'un-e automate parmi tant d'autres?

Lorsque nous parlons de conformisme, ce n'est pas simplement à un niveau superficiel: les mêmes vêtements, téléphones, etc. Nous parlons aussi des choses "intérieures": les idées, les caractères, les envies, bref, tout ce qui peut constituer notre individualité. Et la concurrence n'est pas la seule coupable.

L'entreprise nous dicte notre manière de nous habiller, et la pression est particulièrement forte pour les femmes. Même les moments de "détente", comme les "casual fridays" sont en réalité totalement codés. Cette pression quotidienne se reflète évidemment dans le monde extérieur. Les femmes conservent un "look" sexy mais sérieuse (voir la vidéo "amusante": "chômeuses, faîtes des stages bombasses !"), et les hommes un peu plus décontractés, mais à la mode et bien présentés malgré tout.

Le conformisme dans la manière de nous présenter se reflète à l'intérieur, car irrésistiblement l'habit fait le moine. Mais l'entreprise va bien plus loin. Non seulement elle nous dicte notre apparence, elle nous dicte également notre comportement, notre personnalité: jovialité, tolérance, honnêteté, sérieux, fiabilité, ambition, sociabilité...

Au fur et à mesure que nous perdons de notre individualité, nous perdons aussi notre autonomie et notre confiance en nous. Contents que l'on nous dicte nos tâches, la manière dont nous devons les exécuter ainsi que leur délai d'exécution, progressivement nous abandonnons la prise de décision dans d'autres domaines de la vie: nous lisons des livres sélectionnés pour nous, par les meilleures ventes, ou bien les sélections magasin. Au cinéma, nous allons voir les films dont la promotion a été faite au journal de 20 heures.

Pourtant l'illusion d'indépendance et d'individualité demeure. Il en découle que l'homme moderne est aliéné de lui-même, de ses semblables et de la nature. De sa nature.

Pour pallier à cette solitude existentielle, l'entreprise a prévu des solutions. Nos souffrances et désirs profonds sont mieux refoulés, grâce aux journées entières de travail routinier. Et quand nous ne travaillons pas, l'entreprise est généreuse envers son capital humain: divertissement et consommation nous aident à tuer le temps. Au final, être heureux dans la société actuelle se réduit à s'amuser, se distraire.

Conformisés, infantilisés et solitaires, tomber amoureux relève de plus en plus du défi. Alors, en guise de pis-aller, on échange nos "personnalités packagées" sur le marché de l'amour en espérant tomber sur une bonne affaire. Affaire qui nous fera passer un peu de bon temps et nous donnera bonne conscience.

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Une fois trouvée l'âme soeur, le monde de l'entreprise nous aidera à vivre la relation avec elle. Lorsque l'institution du mariage fût inventée, les couples ne s'engageaient que pour une ou deux décennies, tout au plus. Aujourd'hui, un jeune couple marié s'engage souvent pour cinquante, ou soixante ans. Une relation aussi longue, parsemée d'embûches et de tentations, il faut apprendre à la "gérer", à la manager, comme un projet. D'ailleurs, les personnes qui se marient à l'Eglise doivent rédiger auparavant un "projet de vie" en commun. Car dans cette vision, la vie est un projet et la relation un contrat.

Le couplé marié doit fonctionner comme une équipe solide, et solidaire. A l'image de l'employé modèle, il s'agit d'être raisonnablement indépendant, tolérant, coopératif, et en même temps ambitieux et agressif.

Le mari doit comprendre sa femme, l'écouter et la soutenir. Il doit la complimenter sur sa robe, ou le repas qu'elle vient de préparer. De son côté, la femme doit se montrer compréhensive quand son mari rentre fatigué et irrité du travail. Elle tend l'oreille attentivement lorsqu'il lui raconte ses déboires professionnels, et lui pardonne d'avoir oublié leur anniversaire de mariage.

Ce genre de relation est celle bien huilée de deux êtres humains, qui n'arriveront jamais à une connaissance fusionnelle l'un de l'autre, demeureront étrangers l'un pour l'autre toute la vie, en se considérant avec respect et courtoisie et en se réconfortant mutuellement dans leur solitude.
Dans de nombreux cas, cette relation se mue en "égoïsme à deux": nous deux contre les autres. Or l'amour et l'intimité n'ont rien à voir avec ce comportement, et le besoin s'en ressentira toujours.

Mais ce besoin peut aisément être satisfait: par distraction, par procuration, par l'amour "sentimental". C'est le côté spectaculaire de l'amour, celui que la télé et le cinéma nous fourrent dans le crâne dès notre plus tendre enfance, celui des histoires d'amour totalement imaginaires et idéalisées, qui finissent par nous servir de modèle. Or cet idéal ne peut jamais être atteint, il est fictif, et nous cause beaucoup trop de frustrations: nous souhaiterions tant trouver l'âme soeur, que celle-ci se laisse séduire, nous aime quoiqu'il arrive, et qu'il n'y ait jamais aucun conflit entre nous. Et il faut bien reconnaître que notre vie professionnelle est tellement ennuyante, que si la magie ne s'opère pas dans notre vie amoureuse, que reste-t-il d'aventure et de danger dans notre vie?

Aimer son travail!

Même si nous n'avons plus de vie affective, soyons rassuré-e-s: tout n'est pas perdu. Si nous n'arrivons plus à nous aimer les un-e-s les autres, il existe encore une chose qui puisse satisfaire notre besoin d'aimer: le travail.

Voici à nouveau des extraits du livre de Patrick Légeron:

Aujourd'hui on demande à l'individu de s'investir affectivement dans son travail, qu'il y trouve du plaisir et s'y consacre corps et âme.

Cette demande émotionnelle fait de plus en plus de ravages dans la mesure où elle crée un vrai problème de souffrance et de stress. Car ce qu'on exige maintenant de vous, c'est montrer que votre travail est le lieu où vous vous investissez, massivement, que c'est là où vous voulez faire votre vie : en somme, il vous faut donner des gages d'amour. Le travail devient une sorte de maîtresse ou d'amant très exigeant, qui vous demande de l'aimer et de manifester votre amour. Il ne s'agit plus seulement de faire son travail ou d'en faire plus, mais de montrer aussi qu'on l'aime.

"Aimer" son travail, qu'est-ce que cela veut dire? Sourire, être de bonne humeur, mais aussi tout lui sacrifier, comme à une maîtresse jalouse de votre vie personnelle, qui ne comprendrait pas que vous ayez une femme et des enfants qui vous attendent, et menacerait de vous plaquer du jour au lendemain si elle vous sentait moins investi ou si elle jugeait qu'elle peut se passer de vous quelle qu'en soit la raison.

Cette demande d'investissement émotionnel se manifeste dès le moment du recrutement. Les petites annonces de recrutement jouent de plus en plus sur le registre de l'affectif : "Donnez un sens à votre vie en rejoignant notre équipe !", "Vous aimerez travailler avec nous." Ce qui est mis en avant, c'est l'"épanouissement", l'"harmonie", le "plaisir". De même qu'on vend des yaourts ou des voitures avec des émotions, on "vend" désormais le travail – surtout le travail des cadres (il semble difficile d'utiliser le même registre pour recruter des ouvriers destinés à travailler à la chaîne) – en faisant appel à toutes sortes d'affects. Encore une fois, ce qu'on demande aux gens que l'on recrute, ce n'est pas seulement d'apporter leurs compétences techniques ou intellectuelles – cela, c'est un peu la préhistoire du monde du travail. Ce qu'on attend d'eux, c'est quasiment de donner un peu de leur âme, ou du moins de leurs émotions.

L'avantage d'aimer son travail, c'est qu'on en oublie sa misère. On en oublie aussi la raison principale pour laquelle on travaille: pour "gagner" de l'argent. Pour cacher la pauvreté de notre quotidien, vive l'investissement émotionnel!

Et comment l'entreprise nous remercie-t-elle pour cet investissement? Son amour en retour est loin d'être assuré car aujourd'hui nouveaux comme anciens sont sur la sellette et peuvent très bien être "remerciés", "mis au placard", largués en somme, du jour au lendemain.

"La vie, la santé, l’amour sont précaires. pourquoi le travail échapperait-il à cette loi?", Laurence Parisot (présidente du MEDEF)


Pour aller plus loin

  • Livres
    • Pour aller plus loin sur les difficultés d'aimer dans la société moderne, et comment l'on pourrait cultiver notre capacité à aimer, le livre L'Art d'aimer, d'Erich Fromm, est une lecture enrichissante. Elle a largement inspiré ce texte.
  • Sur le net
  • 1. J'ai des amis qui ont travaillé au rayon poissonnerie d'un supermarché, ou dans une chaîne de fast-food...
  • 2. Deux Français sur trois (66%) redoutent des "risques de chômage", pour eux-mêmes ou une personne de leur foyer. - TNS Sofres 2011